CONGO : LES CHARGEURS NE DORMENT JAMAIS, LE COURANT SI — L’ÉTRANGE HISTOIRE D’AMOUR ENTRE LES POPULATIONS, LES ONDULEURS ET LES DÉLESTAGES

CONGO : LES CHARGEURS NE DORMENT JAMAIS, LE COURANT SI — L’ÉTRANGE HISTOIRE D’AMOUR ENTRE LES POPULATIONS, LES ONDULEURS ET LES DÉLESTAGES

En République du Congo, les délestages récurrents transforment le quotidien. Chargeurs, batteries et onduleurs deviennent indispensables face aux coupures d’électricité, malgré les annonces de réformes et de nouveaux projets énergétiques.

 

À Brazzaville comme dans plusieurs villes du Congo, un objet autrefois banal est devenu indispensable : le chargeur de téléphone. Dans les sacs, les bureaux et les foyers, il est désormais accompagné de batteries externes et parfois d’onduleurs portatifs. Face aux délestages récurrents, ces équipements ne relèvent plus du confort, mais de la nécessité.

 

Les coupures d’électricité ont progressivement modifié les habitudes des populations. Dans certains quartiers, elles peuvent durer plusieurs heures, voire plusieurs jours. Résultat : une partie du quotidien s’organise désormais autour de la recherche du courant.

Cette réalité a donné naissance à une véritable économie de la recharge. Dans plusieurs quartiers des villes du pays, des points de recharge informels permettent aux habitants de brancher téléphones, batteries et ordinateurs contre une modeste rémunération. Des groupes électrogènes privés prennent parfois le relais là où le réseau public fait défaut.

Parallèlement, le marché des solutions alternatives connaît un essor remarquable. Onduleurs, batteries externes, stations d’énergie portables et groupes électrogènes figurent désormais parmi les équipements les plus recherchés. Pour de nombreux ménages, ces investissements sont devenus la seule garantie de pouvoir communiquer, travailler ou poursuivre certaines activités lorsque le courant disparaît.

 

PRODUCTION SUFFISANTE, DISTRIBUTION DÉFAILLANTE : LE PARADOXE DE L’ÉLECTRICITÉ AU CONGO

Cette situation soulève une question plus large : comment un pays qui dispose d’importantes ressources énergétiques continue-t-il à faire face à des délestages aussi fréquents ?

Le réseau de la Société Énergie Électrique du Congo (E²C) est confronté à plusieurs défis. Urbanisation rapide, croissance démographique, extension des besoins et vieillissement de certaines infrastructures compliquent la distribution régulière de l’électricité. Les variations de tension et les coupures répétées témoignent des difficultés rencontrées par le système.

Pourtant, selon l’ancien ministre de l’Énergie et de l’Hydraulique, Émile Ouosso, le problème ne se situerait plus principalement au niveau de la production.  « La production actuelle est de 770 mégawatts pour des besoins autour de 600 mégawatts », avait-il récemment déclaré lors de son passage à l’émission « 30 jours pour convaincre en toute transparence ».  Selon lui, le courant produit au Congo est aujourd’hui suffisant pour couvrir la consommation domestique. Le principal défi résiderait davantage dans le transport et la distribution de cette énergie vers les consommateurs.

Cette précision est importante. Pendant longtemps, les débats ont porté sur le manque de capacités de production. Désormais, la question semble se déplacer vers la modernisation du réseau, la qualité des infrastructures et la capacité à acheminer l’électricité de manière stable jusqu’aux usagers.

 

ENTRE PROMESSES GOUVERNEMENTALES ET ATTENTE DE RÉSULTATS CONCRETS

C’est justement sur ce terrain que le gouvernement entend être attendu.

Lors de la présentation du Programme d’Action du Gouvernement (P.A.G) devant l’Assemblée Nationale, le Premier ministre Anatole Collinet MAKOSSO a donné le ton du nouveau mandat : « Le mandat dernier, c’était le temps des batailles. Le présent mandat, c’est le temps des missions. Il faut bâtir, livrer, changer le quotidien des Congolais. »

Quelques mois auparavant, au lendemain de l’élection présidentielle, le président Dénis Sassou N’Guesso avait lui aussi fixé une exigence de résultats : « Le peuple a fait sa part ; c’est à nous de faire la nôtre. »

Parmi les vingt missions retenues par le gouvernement pour la période 2026-2031, le secteur énergétique occupe une place stratégique. Les autorités annoncent notamment la relance du projet du barrage de Sounda, l’extension de la Centrale Électrique du Congo avec une quatrième turbine d’environ 270 mégawatts, la réhabilitation de la ligne haute tension Pointe-Noire–Brazzaville ainsi que la poursuite des réformes destinées à améliorer la distribution et la commercialisation de l’électricité.

Sur le papier, les ambitions sont importantes. Elles s’inscrivent dans la volonté affichée par le Premier ministre de faire passer le pays « de la résilience à la relance ».

Mais pour les populations, la question est plus simple. Elles n’évaluent pas la performance du secteur à travers les mégawatts installés, les plans stratégiques ou les annonces officielles. Elles la mesurent à travers une réalité concrète : la présence ou l’absence du courant.

Dans les quartiers, les habitudes témoignent de cette adaptation forcée. Les téléphones sont rechargés dès que l’électricité revient. Les batteries externes sont systématiquement maintenues à niveau. Les onduleurs sont devenus des équipements presque aussi importants que les appareils qu’ils alimentent.

À force de répétition, les délestages ont fini par s’installer dans le paysage quotidien. Les annonces de maintenance ou de réparation des installations électriques sont parfois accueillies avec résignation par des populations qui ont le sentiment d’avoir entendu les mêmes promesses à plusieurs reprises au fil des années.

Cette lassitude ne traduit pas un rejet des réformes annoncées. Elle reflète surtout une attente de résultats visibles. Car l’électricité n’est pas seulement un service public. Elle conditionne le fonctionnement des commerces, des entreprises, des écoles, des centres de santé et de nombreux services essentiels. Elle influence aussi la qualité de vie des ménages et la compétitivité de l’économie.

Au fond, les chargeurs et les onduleurs racontent une histoire qui dépasse largement la technologie. Ils sont devenus le symbole silencieux d’une population qui s’adapte en permanence aux insuffisances du réseau.

L’ironie de la situation est là : alors que le pays affiche l’ambition de devenir un hub énergétique régional, une partie des citoyens continue de vivre avec la crainte de la prochaine coupure.

Les Congolais ne demandent pas nécessairement davantage de promesses. Ils attendent surtout que l’électricité cesse d’être un sujet d’inquiétude quotidienne. Car le véritable succès des réformes énergétiques ne sera pas mesuré dans les discours ni dans les statistiques. Il le sera à travers un geste simple : appuyer sur un interrupteur et voir la lumière s’allumer, sans se demander combien de temps elle restera allumée.

C’est peut-être à cet instant que prendra fin cette étrange histoire d’amour entre les populations, les chargeurs et les onduleurs. Et derrière cette étrange “histoire d’amour” contrainte, une question demeure intacte : jusqu’à quand faudra-t-il s’adapter l’absence d’un service censé être une évidence ?

 

©️Image de mise en avant : Photo d’illustration

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