CONGO – CHIRURGIE PÉDIATRIQUE : 45 ENFANTS OPÉRÉS, 89 CONSULTÉS… LA DR BOSSEBA ALERTE SUR LES RETARDS DE PRISE EN CHARGE
- EntretiensSanté
- 3 novembre 2026
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ENTRETIEN EXCLUSIF
Quarante-cinq enfants opérés sur 89 consultés, 730 élèves soumis à un dépistage échographique : la troisième mission de chirurgie pédiatrique menée du 12 au 23 octobre 2026 à l’Hôpital spécialisé Mère-Enfant Blanche Gomes, à Brazzaville, a permis de prendre en charge plusieurs pathologies infantiles et de renforcer les compétences des professionnels de santé. Mais derrière ce bilan, des familles restent confrontées aux difficultés d’accès aux soins. Cheffe du service de chirurgie pédiatrique de cet établissement, la Dr Rhodia BOSSEBA revient sur les résultats de la mission, les obstacles rencontrés et la nécessité d’orienter les enfants vers les spécialistes sans attendre.
PANORAMIK-ACTU : Quel bilan retenez-vous de cette troisième mission de chirurgie pédiatrique organisée avec la Fondation italienne ADA MANES for Children ?
Dr Rhodia BOSSEBA : La mission s’est déroulée du 12 au 23 octobre 2026. Nous avons pris en charge des enfants présentant différentes pathologies, notamment des hypospadias, des malformations anorectales, des hernies ombilicales et inguinales. Nous avons également réalisé des circoncisions et corrigé des complications liées à des circoncisions antérieures. D’autres interventions ont concerné des calculs rénaux et des calculs de la vésicule biliaire.
Nous avons aussi reçu des enfants présentant des pathologies plus complexes, notamment des exstrophies vésicales et des troubles de la différenciation sexuelle. Au total, nous avons consulté 89 enfants et réalisé 45 interventions chirurgicales.
PANORAMIK-ACTU : La mission comportait également un volet de dépistage. Quelles en sont les principales conclusions ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Nous avons organisé un dépistage au Complexe scolaire de la Liberté auprès des enfants âgés de 5 à 12 ans. Au total, 730 élèves ont bénéficié d’examens échographiques. Ces examens ont permis de détecter différentes anomalies, notamment des hernies ombilicales et des problèmes touchant certains organes, comme le foie et les reins. Nous avons également voulu préserver la confidentialité des informations médicales concernant les enfants.
PANORAMIK-ACTU : Au-delà des consultations et des opérations, qu’a apporté cette mission aux professionnels de santé ?
Dr Rhodia BOSSEBA : La formation a occupé une place importante. Les chirurgiens pédiatres et les pédiatres en formation ont bénéficié d’un apprentissage pratique de l’échographie, notamment des techniques de balayage échographique, avec l’appui de M. Massimo, membre de l’équipe italienne.
Sur le volet opératoire, les chirurgiens en formation du CHU de Brazzaville ont travaillé avec l’équipe italienne d’anesthésie. Cela leur a permis de partager les pratiques et de renforcer leur expérience. Des professionnels de notre hôpital ont également participé aux activités.
La mission a dépassé le cadre de Brazzaville. Un collègue de l’hôpital de Loandjili, à Pointe-Noire, ainsi que trois collègues venus de Kinshasa, en République démocratique du Congo, ont pris part à cette initiative. C’était un véritable moment de partage d’expériences et de renforcement des compétences.
PANORAMIK-ACTU : Pourquoi les 89 enfants consultés n’ont-ils pas tous bénéficié d’une intervention chirurgicale ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Dans une campagne, on ne peut malheureusement pas opérer tous les enfants. Le temps est limité, tout comme les moyens disponibles. Nous avons fait le maximum de ce qui était possible dans les conditions de cette mission.
Pour les enfants qui n’ont pas été opérés, nous avons expliqué aux parents qu’ils pouvaient intégrer le circuit normal de prise en charge. Ils peuvent revenir consulter les chirurgiens pédiatres, effectuer les examens nécessaires et suivre le parcours médical habituel. Dans ce cadre, les familles doivent prendre en charge les consultations, les médicaments, l’hospitalisation, les produits anesthésiques et l’intervention chirurgicale.
PANORAMIK-ACTU : Vous avez également évoqué des parents qui hésitent à faire soigner leurs enfants, parfois sur les conseils de responsables religieux. Comment expliquez-vous cette situation ?
Dr Rhodia BOSSEBA : La peur de la chirurgie est l’une des raisons. Mais il arrive aussi que des parents renoncent aux soins parce qu’on leur a déconseillé de faire opérer leur enfant. Je respecte les croyances et je suis moi-même croyante. Cependant, chacun doit rester dans son domaine.
Je ne suis pas contre les responsables religieux. Au contraire, ils peuvent accompagner les familles, prier avec elles et les rassurer. Mais ils ne doivent pas interdire une intervention médicale ni se substituer aux professionnels de santé dans les décisions thérapeutiques.
J’ai reçu une maman dont l’enfant souffrait notamment d’un calcul rénal. Si elle avait persisté dans son refus, les conséquences auraient pu être graves. C’est pourquoi je souhaite que les familles soient mieux sensibilisées.
PANORAMIK-ACTU : Quels risques un enfant encourt-il lorsque sa prise en charge est retardée ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Les conséquences dépendent de la maladie. Certaines pathologies peuvent évoluer sans provoquer immédiatement de complications apparentes. Mais lorsqu’une affection est grave et n’est pas traitée à temps, elle peut entraîner la destruction d’un organe, une perte de sa fonction et des répercussions sur l’ensemble de l’organisme. Dans les cas les plus sévères, l’issue peut être fatale.
PANORAMIK-ACTU : Quelles sont les causes des malformations congénitales que vous prenez en charge ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Les causes sont nombreuses et la littérature médicale ne permet pas toujours de les établir avec certitude. On évoque différentes hypothèses, notamment des facteurs liés à l’environnement ou à l’alimentation pendant la grossesse. Mais je ne peux pas affirmer qu’un facteur précis est à l’origine de toutes ces malformations.
Il existe aussi des cas sporadiques : un enfant peut présenter une malformation alors qu’aucun autre membre de sa famille n’est concerné. Dans ces situations, il n’est pas toujours possible d’identifier une cause.
PANORAMIK-ACTU : Quelles perspectives se dessinent après cette troisième mission avec ADA MANES ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Nous en sommes à notre troisième mission. La Fondation ADA MANES travaille en collaboration avec le ministère de la Santé et intervient dans ce cadre avec l’appui de l’ambassade d’Italie. La décision d’organiser une quatrième mission ou de poursuivre ce partenariat leur revient. Nous attendons donc de connaître la suite.
De notre côté, nous devons continuer à identifier les enfants, à les consulter et à les enregistrer dans nos bases de données. Lorsqu’une pathologie dépasse nos capacités techniques ou que du matériel nous manque, nous pouvons constituer un plaidoyer auprès du ministère. Il faut connaître le nombre de malades, les difficultés rencontrées et les équipements nécessaires pour envisager des solutions : formation des équipes, renforcement du plateau technique ou accompagnement par des spécialistes.
PANORAMIK-ACTU : Vous insistez sur l’importance des bases de données. Pourquoi sont-elles aussi déterminantes ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Parce qu’il faut d’abord connaître les malades pour pouvoir organiser leur prise en charge. Certains enfants n’ont pas encore l’âge requis pour certaines interventions. Par exemple, pour les hypospadias, nous ne réalisons généralement pas l’opération dans les tous premiers jours suivant la naissance : il faut notamment laisser l’enfant grandir, avec un âge d’au moins six mois dans les situations évoquées.
Les enfants suivis dans nos services et qui ne remplissaient pas encore les critères de la troisième mission pourront ainsi être réévalués pour une éventuelle prochaine campagne, selon leur situation médicale. Mais pour cela, les parents doivent venir consulter. Si nous ne connaissons pas les enfants et leurs pathologies, nous ne pouvons pas les intégrer dans ce suivi.
PANORAMIK-ACTU : La chirurgie pédiatrique est-elle suffisamment implantée au Congo pour orienter les familles ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Oui, la chirurgie pédiatrique existe dans notre pays. Elle est notamment pratiquée à l’Hôpital spécialisé Mère-Enfant Blanche Gomes, au CHU de Brazzaville, à l’Hôpital de référence de Talangaï et à l’Hôpital de Loandjili, à Pointe-Noire. Des praticiens exercent dans ces structures et d’autres spécialistes sont encore en formation, notamment au Maroc, au Togo, au Sénégal et en Côte d’Ivoire.
Il faut comprendre que l’enfant n’est pas un adulte en miniature. Son anatomie présente des particularités et sa prise en charge exige des compétences adaptées. Cela ne signifie pas qu’un chirurgien pour adultes ne peut jamais opérer un enfant, mais il faut que le professionnel dispose de l’expérience et des compétences nécessaires.
PANORAMIK-ACTU : ADA MANES n’est donc pas la seule initiative de coopération chirurgicale dont bénéficient les enfants au Congo ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Non. Nous avons également participé, avec ma collègue, à une mission appelée « Sur un pied d’égalité », menée par une fondation néerlandaise. Elle s’est déroulée à Dolisie, en août dernier, et concernait des enfants présentant des déformations des pieds, notamment des pieds bots négligés pour lesquels la méthode de Ponseti n’était plus adaptée.
Ces missions existent depuis plusieurs années. Avec le temps, des circuits d’identification et de recrutement des patients se sont mis en place. Mais le message reste le même : les parents doivent consulter les praticiens compétents. Lorsqu’un enfant est identifié et enregistré, il devient plus facile de rechercher une solution, notamment lorsqu’une prise en charge nécessite un appui extérieur.
PANORAMIK-ACTU : Quel message adressez-vous finalement aux parents ?
Dr Rhodia BOSSEBA : Dès la naissance, l’enfant doit bénéficier d’un suivi auprès du personnel de santé. Lorsqu’une malformation est constatée, les parents doivent être orientés vers la chirurgie pédiatrique. Les sages-femmes et les autres professionnels qui accueillent les nouveau-nés ont également un rôle important à jouer dans cette orientation.
Je demande aux parents de ne pas cacher leurs enfants, de ne pas attendre et de ne pas laisser des avis non médicaux retarder les soins. Même lorsqu’une intervention ne peut pas être réalisée immédiatement au Congo, il faut consulter, établir le diagnostic et enregistrer le cas. C’est à partir de ces informations que nous pouvons organiser un plaidoyer et rechercher les moyens nécessaires pour améliorer la prise en charge.
©️Propos recueillis par PANORAMIK-ACTU